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Alain Decaux, le grand raconteur du siècle
Emmanuel Le Roy Ladurie, Figaro Littéraire – Essais 18/11/1999
Il y a plusieurs fils conducteurs dans les récits, typiques d’une
histoire narrative, en effet, qui
nous sont offerts ces jours-ci par cette personnalité médiatique et
bienveillante à la fois qu’est Alain
Decaux. Le premier « fil », le plus important au regard du De Staline à
Kennedy en question, c’est
sans doute, en ce qui serait un titre à la Montesquieu, « grandeur et
décadence du communisme
international ». L’acte initial, dans ce drame écrit sans complaisance,
c’est la mort de Staline (mars
1953) racontée grâce aux témoignages de sa fille Svetlana, de
Khrouchtchev et de quelques autres.
Effectivement, l’épisode est considérable. L’homme qui a commis tant de
crimes, contre l’humanité
bien sûr (voyez aussi l’intéressant chapitre de Decaux relatif à la
capture d’Eichmann), cet hommelà,
Staline, décédé, a-t-il eu droit aux châtiments post mortem de l’Enfer
dantesque ? On voit mal,
en tout cas, dans l’au-delà, qu’une autre résidence ait pu lui convenir.
Reprenons en effet les choses d’un peu plus haut : on dit souvent que le
XXe siècle a été le
plus atroce, ou l’un des plus atroces dans la longue histoire du genre
humain. Affirmation simpliste,
en tout cas pour l’Europe. La véritable horreur, en notre petit cap de
l’Eurasie, n’étreint pas tout le
siècle. Elle est contenue presque entière dans la guerre de trente ans
ou de trente-deux ans (1914-
1945). Elle est accompagnée, mise en oeuvre aussi, par un cortège de
despotes européens dont les
trois plus importants s’appellent Lénine, Hitler, et Staline. Les huit
années de survie de Joseph
Staline, après 1945 et jusqu’en 1953, sont donc, pour ainsi dire, une «
queue d’horreur », marquée
par les derniers soubresauts du crétinisme paranoïaque du « Père des
peuples », soubresauts dont le
procès (finalement avorté) des « médecins juifs » marquera le « climax »
au début de 1953. Alain
Decaux fait un sort, en son « narré », à l’invraisemblable « doctoresse
» Timachouk, qui fut chargée
par les sbires de la police secrète de l’époque de monter toute
l’affaire à l’encontre de bons docteurs
que la disparition subite de Staline sauvera finalement des camps, et de
la balle dans la nuque, sinon
de la torture. Or le trépas du dictateur d’origine
caucasienne va donner le signal, progressivement, de
toute une série d’insurrections « anticommunistes » (cet adjectif si
longtemps maudit par la gauche
a enfin droit de cité de nos jours ; et ce n’est pas trop tôt puisque
aussi bien on parle volontiers, avec
éloge, de l’antifascisme ou de l’antinazisme et l’on ne voit pas
pourquoi l’on ne mettrait pas sur le
même piédestal d’honneur l’anticommunisme. Après tout, comme l’a fort
bien montré l’excellent
colloque d’histoire organisé ces jours-ci à Blois par Jack Lang, le
communisme mondial est
responsable des plus effroyables famines, artificiellement provoquées
par le régime, dans l’histoire
planétaire du XXe siècle : famines soviétiques de 1922, 1931 et 1947 ;
famine de 1959-1960 en
Chine, avec cannibalisme à la clé ; famine interminable dans l’actuelle
Corée du Nord). Et donc pour en revenir à Decaux, la
révolte anticommuniste hongroise de 1956 prend le
relais des soulèvements de même type enregistrés à Berlin-Est pendant
l’été de 1953, et à Poznan
(Pologne) quelques saisons plus tard. Decaux se croit obligé, pour faire
bon poids bonne mesure,
d’insister sur les risques fascistes ou fascisants que recelait «
l’émeute » de Budapest, à côté
d’autres composantes du mouvement, parfaitement saines en ce qui les
concernait. Rassurons
immédiatement notre sympathique académicien : la suite de l’histoire
hongroise en cette fin de
siècle démontrera que ce présumé risque fasciste sur lequel insistait
tant l’Humanité de 1956 était
en réalité quasiment nul. Ne confondons pas Budapest et Belgrade. Qui
plus est, si l’on tient
absolument à évoquer la Yougoslavie de l’ancien apparatchik Milosevic,
le « danger fasciste », si tant est qu’il y existe, provient, là-bas,
non point d’une hypothétique extrême droite mais bel et bien
d’anciens dirigeants staliniens. La révolte hongroise de 1956,
précisément décrite par Decaux, eut,
entre autres mérites, l’immense avantage de détacher du communisme toute
une partie de la jeune
intelligentsia française du milieu du siècle. C’est l’époque où François
Furet, Alain Besançon,
Annie Kriegel et tant d’autres ont quitté le PCF, un navire qui avait
encore fière allure mais qui
commençait déjà, sans que l’équipage en prenne toujours conscience, à
donner de la bande. À propos de navire : l’un des
meilleurs textes qu’ait écrits Decaux dans ce recueil traite
justement de l’arraisonnement américain de bateaux russes chargés de
fusées stratégiques et qui se
rendaient à Cuba en 1962 pour y débarquer leur cargaison. C’est la
fameuse crise des « missiles »,
porte ouverte à une éventuelle troisième guerre mondiale ( ?).
L’affaiblissement du communisme
international s’y marque cette fois non point par des mouvements dans la
rue contre lui dirigés mais
du fait d’une véritable épreuve de force militaire, perdue par le « Bloc
de l’Est » au profit des Etats-
Unis, même et surtout si la règle du zero dead (pas de pertes humaines)
y fut de part et d’autre
scrupuleusement respectée. Ainsi s’annonce, de loin,
une autre épreuve de force, davantage prolongée dans le temps,
celle des années 1980. L’URSS, confrontée au projet reaganien de guerre
des étoiles, sera
finalement contrainte de « mettre les pouces », son potentiel
électronique ne faisant pas le poids visà-
vis des États-Unis. Prélude à « l’extinction du communisme », pour
reprendre une expression
chère à Napoléon III. En ce sens, le beau chapitre cubain de Decaux a
bel et bien valeur
prémonitoire. Remarque analogue pour les textes fouillés, dans ce même
ouvrage, relatifs à la
construction puis à la destruction du Mur de Berlin (1961-1989). Cette
fois la mise à mort (au sens
tauromachique du terme) du bolchevisme à l’échelle mondiale est entrevue
progressivement, puis
menée totalement à terme. On est ici à cent lieues, en fait
d’incontestable lucidité, des vulgates
lénifiantes et parfois bêtifiantes que trop d’auteurs consacrent en
général à l’histoire du
communisme. Nettement plus hexagonal par contre, le
très long essai que Decaux dédie à la prise du pouvoir,
quelquefois semi-putschiste, du général de Gaulle en 1958. À l’époque,
on ne craignait point de parler, notamment dans une certaine presse
britannique toujours à l’avant-garde des sottises antifrançaises, d’une
espèce de fascisme en notre pays, sous l’égide de Charles de Gaulle.
Aujourd’hui, on serait plus prudent, plus réservé, et les réflexions
s’orienteraient dans une direction différente. De Gaulle, encore lui,
disait volontiers, paraît-il, que le Marché commun (agricole), c’était
un « truc pour vendre de la bidoche aux Allemands » (sic). Ne
pourrait-on suggérer aujourd’hui, en une prose également familière,
quoique plus relevée, que la constitution gaullienne de la Ve
République, née des « treize complots du 13 mai », est devenue jusqu’à
un certain point, à force de septennats récents et de cohabitations
multiples, un Truc pour garder le socialisme au pouvoir pendant vingt
ans ?
Le
11 novembre 1989, la chute du Mur de Berlin, qui préfigure celle du
bolchévisme à l’échelle mondiale. Autant d’épisodes clairement analysés
par Alain Decaux.
(Photo Gérard Malte/AFP et Micheline Pelletier/Sygma.)
Source:
Académie des Sciences morales et politiques. (pdf, 93k) |
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